Par une matinée de fin d’été, abandonné de tous ou presque, dans une chambre de misère, mourrait, l’un des plus grands, sinon le plus grand des poètes de langue Française. Charles Baudelaire lors de sa lente agonie ne pouvait plus prononcer qu’un mot de deux syllabes, crénom. Celui qui déclara, « manier savamment une langue c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire », par aphérèse de sacré, avec cet ultime juron tronqué, quelle puissance évoqua t’il, pour libérer son âme d’un corps devenu prison ?
J’avais 14 ans lorsque l’une de mes tantes et marraine, professeur de son état, m’offrit « les Fleurs du Mal ». Ce fut une révélation jamais démentie, ce recueil est devenu pour moi comme un sémaphore, qui balise l’océan houleux de mes nuits.

La mort de Baudelaire
Ô magicien des mots, ô maître des mystères,
Baudelaire mon frère,
Baudelaire Mon père,
Baudelaire mon enfant.
Jeté sur un grabat bordé par la misère,
Empuanti des vers et rongé par les rats,
Ta bouche ne dit plus que deux vagues syllabes,
D’une langue qui tremble, d’une lèvre qui bave.
Crénom, Crénom, Crénom !
Le regard au plafond tu cherches un coin d’azur,
Tes yeux qui ne voient plus, s’arrachent sur les murs.
« Anges plein de santé, connaissez-vous les fièvres,
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres ? »
« Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! »
Ô magicien des mots, ô maître des mystères,
Baudelaire mon frère,
Baudelaire Mon père,
Baudelaire mon enfant.
Dans ton âme troublée tu as cherché l’idéal,
Enfantant la beauté dans les affres du mal,
Et ces fleurs vénéneuses que tu nous as données
Ont des sucs plus puissants que les roses d’été.
Crénom, Crénom, Crénom !
C’est le mot de la fin, le dernier mot qui blesse,
De rages et de douleurs, comme un cri de détresse.
« Sois sage, ô ma douleur, et tiens toi plus tranquille
Tu réclamais le soir, il descend, le voici.
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci. »
« Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! »
Ô magicien des mots, ô maître des mystères,
Baudelaire mon frère,
Baudelaire Mon père,
Baudelaire mon enfant.
Tu as défait le lit des élégies classiques,
Portant pourtant ton cœur aux poètes d’antan,
Tu as porté nos douleurs à l’orgue des suppliques,
Lancées comme des feux, aux faces des cieux changeants.
Crénom, Crénom, Crénom !
Dans la douceur montante d’un matin qui s’éclaire,
Ce jour là, qui pleura, la mort de Baudelaire ?
« Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ? »
« Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! »
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